AUTEUR : Yves BARRIOL ♦ DATE PUBLICATION : 24 septembre 2026

Pour une utilisation sobre de l’intelligence artificielle

Illustration Daniel Medina pour Courrier International

Bien que je sois d’un naturel plutôt calme, je crois, il y a depuis quelques temps un mot, un sigle qui me stresse instantanément : IA. 

Alors que notre priorité, en tant qu’humains, vis-à-vis de nos enfants, de nos descendants, devrait être de réduire drastiquement et rapidement notre consommation de ressources, d’énergie, nos émissions de gaz à effet de serre etc., afin de leur donner une chance de vivre dans quelques décennies dans des conditions acceptables, nous sommes sur un tout autre chemin. En partie par la faute de cette nouvelle technologie, de cette nouvelle mode.

Il n’y a pas si longtemps, je croyais naïvement que l’intelligence artificielle, c’était simplement de nouveaux logiciels malins qui allaient chercher et compilaient pour nous des informations disponibles dans les publications mises à disposition via Internet. Et tout ça gratuitement ! Gratuitement, immatériellement, vraiment ?

J’ai réalisé que, pour que ces logiciels puissent exécuter rapidement et efficacement ce service, les entreprises du secteur ont dû – et continuent à – fabriquer, mettre en route de nombreux nouveaux ordinateurs très puissants, de nouveaux « centres de traitement de données ». Et de plus, pour leur faciliter la tâche, plutôt que de laisser les logiciels d’IA chercher les infos à droite à gauche sur le réseau, ils ont construit – et continuent à construire – de nouvelles bases de données, où ils dupliquent et stockent dans des disques de sauvegarde ces informations potentiellement utiles afin que les logiciels les aient sous la main.

La fabrication de tous ces serveurs nécessite beaucoup de ressources (non renouvelables) et d’énergie. Leur construction participe à l’artificialisation des sols. Leur fonctionnement consomme beaucoup d’électricité, du coup génère de la chaleur, et nécessite beaucoup d’eau pour les refroidir, les maintenir à une température acceptable par les circuits électroniques. Tout ça en compétition avec de multiples autres usages, dont la nécessaire transition vers des sources d’énergie décarbonées… et le bon soin des humains et de leur environnement.​

Deux citations en support de mon analyse

L’intelligence artificielle concentre une concurrence inédite pour les ressources électriques et les financements publics. La priorité accordée au développement de l’intelligence artificielle, par rapport au développement humain, ajoute aux incertitudes sur les transitions socio-économiques. Si les applications d’intelligence artificielle ciblées sur la transition (optimisation des réseaux, détection de fuites) offrent un potentiel de réduction des émissions de GES, l’IA générative accapare les capacités de production d’électricité décarbonée au détriment de son utilisation pour la substitution aux énergies fossiles, et créé une demande pour de nouvelles centrales thermiques, en l’absence de régulation. »
Extrait du Rapport 2026 du Haut Conseil pour le Climat 

Sa gloutonnerie énergétique dépasse l’entendement. Elle accroît la pression sur l’eau, accélère l’extraction de ressources minérales, artificialise des surfaces immenses pour implanter des data centers et aggrave, directement ou indirectement, les dérèglements climatiques et l’érosion de la biodiversité… Avec l’IA, nous touchons peut-être à l’apothéose du génie humain mis au service de la destruction des conditions d’habitabilité de la planète… L’IA promet de tout accélérer, alors que notre besoin vital est de ralentir. »
Fabrice Bonnifet, président du C3D et de GenAct,
dans un post sur LinkedIn au sujet de l’IA, août 2026

Quelques chiffres glanés au fil de mes lectures

    « Il y a déjà 350 centres de données en France. »
JT France 2, 1er juin 2026.

     « Les data centers représentent un défi énergétique majeur. À l’horizon 2050, leur consommation [en IdF] pourrait atteindre 33 TWh par an, soit environ 50 % de la consommation électrique actuelle de l’Île-de-France.»
Article Data centers : la stratégie régionale pour un numérique responsable, site iledefrance.fr, 26 juin 2026

     10 894 centres de données dans le monde en février 2026, dont 3984 aux États-Unis ; consommation électrique mondiale en 2024 416 TWh, presque la consommation de la France [450 TWh] ; projection 2030 au rythme d’évolution actuel : 946 TWh.
Courrier International, hors-série été 2026

     « En mai, l’Utah a donné son feu vert à la construction d’un centre de données qui s’étalera sur deux fois la superficie de Manhattan… Certains gros centres de données ont besoin de près de 20 millions de litres d’eau par jour pour se refroidir, soit environ la consommation de 50 000 personnes. »
Article de The Guardian, Erin Brockovich en croisade contre les data centers, via Courrier International n. 1864, juillet 2026

     « L’intelligence artificielle devrait représenter en 2030 40 % de la consommation totale des centres de données, contre 20 % aujourd’hui… En Irlande, les centres de données ont accaparé 21 % de l’électricité nationale en 2023, dépassant la consommation de l’ensemble des foyers urbains du pays… L’infrastructure numérique qui alimente l’IA pourrait consommer, d’ici 2030, autant d’eau que 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne… L’emprise foncière des centres de données passera de 6 900 kilomètres carrés en 2025 à plus de 14 500 kilomètres carrés d’ici 2030. »
Rapport Global Water Bankruptcy, United Nations University, Institute for Water, Environnement and Health, 2026

Conclusion : n‘utilisons l‘IA – dans la mesure où nous pouvons faire ce choix – que lorsque la valeur ajoutée sociétale de cette technologie a priori contrebalance ses impacts environnementaux. Par exemple : pour aider les médecins à soigner efficacement leurs patients : ok ; pour gagner un peu de temps lorsque j‘écris un article : non.